Siméon fut le seul à entendre la réponse du Crâne. L'espace d'un moment, il était passé de

l'autre côté du Voile. "Capitaine des temps futurs, tu as trop souvent joué, les muscles cachés de

tes lèvres sont restés figés, contractés par les efforts passés, ils t'empêchent de donner les notes

avec la finesse qui est la tienne. Mais sache que la force est en toi. Trouve-la, ô jeune capitaine,

maître de la trompette. Retrouve la confiance et de nouveau, de tes lèvres reposées, les notes jail-

liront pures et éclatantes. Cette nuit, à la lune, et aux étoiles, reviens et joue, je te le promets, tu pour-

ras. Mais maintenant, à mon tour, j'ai une supplique. Remets-moi en terre, laisse-moi retrouver les

siècles passés. Cette nuit, sois en sûr, je t'écouterai du tréfonds du temps et de la terre." Siméon,

les larmes aux joues, déposa le Crâne. Le recouvrit. Egalisa le sol. Nul n'aurait pu deviner qu'en ce

lieu vivait un crâne mort.

A la nuit, ils vinrent avec leurs instruments au cœur de Balkh endormie. Luth, tenora, guitare,

piano d'Habibollah. Trompette. Les corbeaux s'étaient tus. Les étoiles vivaient. La lune éclairait le

monde. C'est Daoud, lui qui savait parler aux oiseaux, qui commença par une mélopée secrète;

puis ce fut le luth léger de Davida; enfin guitare, piano et tenora se joignirent au chant.

Siméon, dans une ultime prière, arrêta un moment son regard sur le sol, à l'emplacement caché

du Crâne, prit sa trompette et souffla. Claire et puissante, la trompette sonna aux étoiles, les yeux de

Siméon pleuraient de joie. Mille trompettes, alors, venues du haut des remparts de Balkh se joignirent

au capitaine, trompettes à clefs, à pistons, cornets, piccolos, trompettes de cavalerie, trompettes de

Jéricho, cornes de bélier, trompettes de la vieille Egypte, chantant les mânes des conquérants anciens,

Alexandre, Gengis Khan, Tamerlan, Grecs, Timourides et Ouzbeks, unis enfin dans la paix de la nuit et

l'harmonie du monde.