sur les bords de l'Amou Daria, en frontière avec l'Ouzbékistan. Et il aurait fallu autre chose que

quelques centimètres de neige ou que quelques regards de loups, fussent-ils luisants, pour faire

obstacle à l'irrésistible force du Destin qui menait Davida vers son amour espéré. Son esprit,

du reste, était bien loin d'ici, de l'autre côté de l'Hindou-Kouch, vers cet ancien palais grec qu'elle

connaissait bien puisqu'elle avait participé à ses fouilles l'été dernier ; fouilles qui avaient été

interrompues pendant toutes ces années de guerre, d'anarchie, de chaos et de barbarie mais

qui avaient repris l'an passé. Elle s'était attachée à ce site au soleil grec qui faisait revivre en elle,

à des siècles de distance, les amours brûlantes et légendaires d'Alexandre et de Roxane. Davida,

les mains fermes, allait ainsi dans le silence de la nuit, la pensée allant du vieux royaume de Bactriane,

des noces de Roxane et d'Alexandre, du pain partagé d'un coup d'épée par Alexandre, des yeux

sombres imaginés de Roxane, à son propre amour tout aussi imaginaire, devenu mythique et

fabuleux. Chimérique, peut-être. Romanesque sans aucun doute. Elle allait donc retrouver la réalité

sur les rêves de l'Oxus. Mais non, de l'Amou Daria. C'est ainsi que, perdue dans ses pensées, elle

n'entendit pas tout de suite le clic clac, très bruyant pourtant, d'une des chaînes contre une aile avant

de son véhicule. Elle s'arrêta, descendit : la chaîne avant droite s'était cassée au contact trop rude de

la glace, quelques maillons s'étaient ouverts. Il fallait réparer, dans le silence de la nuit et du froid.

Par précaution, elle arma sa carabine tchèque, crosse de bois et chargeur de dix cartouches

22LR ; ô, elle n'avait pas l'intention de tirer sur qui que ce fût ; seulement d'effrayer les loups - et

éventuellement un promeneur égaré dans cet amas de neige noire. Pince et gros fil de fer permirent

une réparation de fortune - mains glacées, doigts gourds, pâle lumière de la lampe frontale.

C'est au moment où le dernier crochet du dernier maillon était remis en place qu'elle sentit une

présence près d'elle. Elle se saisit vivement de la carabine, appuya sur la détente, canon dirigé

vers les étoiles. Cri strident, aigu, de terreur. Davida, soulagée, sourit : ce n'était qu'une pauvre vieille