Léo entra et s'installa à une table au fond de la salle ; il commanda une théière de thé vert et des

kébabs : de quoi sustenter ses rêves de gloire et de puissance. Son attention fut toutefois attirée

par le va et vient des clients qui passaient devant lui, s'arrêtaient un moment en levant discrètement

les yeux. Intrigué, Léo finit par regarder au-dessus de lui. Accroché au mur, c'était un calendrier qui

attirait les regards. On était le 24 janvier, c'est-à-dire le 4ème jour du mois de Dawe - mois du Verseau -

dans le calendrier persan, solaire contrairement au calendrier musulman, mais qui toutefois prend pour

origine le début de l'Islam, 622 ans après JC. Assez compliqué, se dit Léo, j'aurai au moins appris que

je suis né le 4e jour du 10e mois de l'année afghane.

C'est alors qu'il la vit.

La partie supérieure du calendrier était illustrée d'une photo : une jeune fille, de l'âge de Léo, vêtue

du costume traditionnel nouristani - robe noire brodée de fils dorés, long voile noir laissant apparaître

une large mèche de cheveux tout aussi noirs, un pan tombant sur l'épaule droite, ceinture orange et court

foulard de même couleur autour du cou. Sur le haut de la manche gauche, un emblème bizarre : rosace

mystérieuse. Mais Léo ne s'attarda pas à la déchiffrer. Le vrai mystère était ailleurs. Les yeux noirs et

profonds de la jeune fille le regardaient, lui, Prince Léo. Aucun doute. Ce regard était pour lui. Hypnotisé,

il se leva - adieu, thé vert et brochettes. Que voulait-elle lui dire ? Son cœur battait. Mais pour le reste,

il restait figé, à la merci de ces yeux à la fois secrets et riches d'un message brûlant. Le Prince Léo

était transformé en statue.

Bousculé par les uns et les autres, clients et servants, il alla s'installer à une table libre en face du

calendrier, d'où il put contempler à loisir celle qui le regardait de ses yeux noirs et ardents dans l'attente

du bonheur. Le soir venu, à sa troisième théière et à sa quatrième assiette de kébabs, il fallut bien partir

et s'arracher à l'enivrant spectacle de ce qui n'était malgré tout qu'une photo.