chaman - où se déroulaient les libres compétitions de cerfs-volants et où étaient rassemblésmanèges de bois, enfants en tenues traditionnelles et milliers de badauds.
C'est Daoud qui la vit le premier : à l'entrée du chaman se dressait une statue taillée dans lecalcaire, grandeur nature, à l'image exacte de la fille du calendrier, robe et fichu noirs, ceinture et
foulard orange. Certes, le regard était de pierre et il était moins vif, mais le Prince Léo la reconnut
tout de suite. Il ne restait plus qu'à trouver l'original.
Léo et Daoud se firent expliquer la présence de cette statue : le sculpteur, comme des milliersde Kaboulis, était un admirateur de la jeune star des calendriers, et dans son ravissement il avait
travaillé le calcaire d'après la seule photo. Le résultat était impressionnant et ravissait les passants.
Malheureusement, l'artiste ne connaissait pas son modèle et ignorait tout de la jeune fille. Léo en
resta perplexe, insatisfait et même inquiet. Les trois frères rigolaient bêtement, comme à leur habitude.
Le Prince Daoud eut un semblant de sourire et s'employa à distraire son Shir Léo : mais les combats
de cerfs-volants n'intéressaient pas le Prince de la Mer, Maître des Eaux polynésiennes et des Tempêtes
océanes. Léo était perdu dans ses pensées et se réfugiait dans le rêve, oubliant même de manger, ne
se nourrissant que de pain trempé dans du thé.
Il fallut bien rentrer. Siméon sonna de la trompette, Timothée égrena quelques accords sur saguitare, Antonin souffla avec force mais délicatesse dans sa tenora. Un dernier coup d'il aux dizaines
de cerfs-volants qui dansaient dans le ciel et, Daoud au volant ("serre l'volant", dit Antonin toujours aussi
malin), ils prirent le chemin du retour, en l'occurrence la grande route du nord qui les mènerait au cur de
l'Hindou-Kouch, vers la qala de Bâmiyân. Retour morose et mutique pour Léo. Ses trois frères, insouciants,
se racontaient des histoires bêtes. Daoud, lui, restait taciturne. Vers le soir, ils arrivèrent devant l'empla-
cement des anciens bouddhas, le grand oiseau bleu familier des lieux vint les saluer : ils étaient chez eux.
Au loin, la qala. Le portail de bois s'ouvrit. Ils entrèrent dans la cour, s'arrêtèrent au pied du mûrier.