Ainsi, site après site, secteur après secteur, la paix revenait sur Gaïa purifiée, au son d'une musique

rayonnante, afghane ou indienne, pascuane ou polonaise, française ou andine. La musique puissant

langage, universel et souverain, avait remplacé le verbe.

Tao remuait la queue distraitement. Antonin s'interrogeait : "Mais comment font-ils ?". En fait,

il ne pouvait rien comprendre de ce pouvoir étrange, incompréhensible et mystérieux que possédaient

Léo, Daoud et Davida. C'est Davida, en réalité, qui en était la vraie détentrice : elle le partageait avec

son frère Daoud et son cousin Léo mais elle en était la seule maîtresse. Ce pouvoir d'agir à distance

par la musique, elle le nourrissait de son chagrin d'amour.

Chagrin d'amour. Amour éternel. Pouvoir infini.

Ce pouvoir prenait ses racines dans la douleur qui l'habitait et l'étreignait. Elle le tenait de sa mère

qui l'avait ainsi vécu dans les années d'un passé pour toujours révolu. Elle le perdrait si elle oubliait son

amour et son chagrin. Ce jour-là, elle retrouverait la paix de son cœur : elle voulait que ce fût sur une

planète débarrassée pour toujours des guerres et des pollutions, une Gaïa belle et en paix comme elle-

même, comme sa mère disparue à jamais.

Mais elle se trompait, le chagrin d'amour de sa mère était infini et éternel.
 

Or donc, les princes Léo et Daoud fêtaient la victoire en buvant un jus de grenade de Kandahar. Tao

s'était rendormi sur son coussin ouzbek ; Antonin, tel le grand Bouddha pensif, regardait le soleil en son

point le plus haut, midi au-dessus du Koh-i-Baba "Ah ! c'est trop top !" finit-il par dire; en bas, dans la

qala de terre ocre, Timothée et Mateo en était 9 à 8 dans leur 27e partie de baby foot de la journée ;

Felicia donnait une cuillérée de compote de pommes à Anna ; Anna souriait toute barbouillée de compote,

le bout du nez rouge de jus de grenade; le capitaine Siméon à la trompette sur un grand cheval blanc lançait

les notes triomphales du chœur de la 9e de Beethoven : "Un brillant soleil se lève sur les purs et larges cieux !".