temps, si éloigné dans une Rome qui lui serait étrangère à jamais. "Resserre-toi sur toi-même."lui disait l'empereur. Certes, mais elle ne faisait que ça tout au long des jours et des nuits, entrer
en elle-même ; Davida se connaissait parfaitement et elle se trouvait justement trop resserrée sur
elle-même. Elle n'avait qu'une aspiration, sortir au contraire d'elle-même, aller vers le monde et
vers l'avenir, vers la vie. Retrouver son amour perdu dans le chaos des guerres.
Ce matin-là, elle se leva tôt, s'habilla chaudement, mit ses bottes, son bonnet en fourrure de renard,
son manteau en peau de loup, alla dans le garage, monta dans son vieux 4X4 haut sur pattes. Le
moteur tourna tout de suite malgré le froid, près de -20° ; il est vrai que la veille elle avait pris soin
de couvrir le moteur avec une vieille couverture. Elle sortit, passa le grand portail de bois, se retrouva
sur la piste enneigée et verglacée qui allait rejoindre la grande route du Nord. C'était un parcours
qui s'annonçait bien difficile, mais l'antique Land Rover en avait vu d'autres et ses roues armées
de chaînes faites main la porteraient avec lenteur mais assurance. Il est vrai que Davida était une
conductrice avertie et prudente. Tout au long de sa route, elle ne rencontra rien ni personne, hormis
un âne bâté, portant un énorme fagot, et un camion, véritable bande dessinée roulante. En fin de
journée - le soleil se couche tôt en ce pays qui vit à l'heure solaire -, elle était encore loin du grand
axe qui allait de Kaboul à la plaine du Nord, Kunduz et Mazar-i-Charif. Dans la pénombre qui montait,
Davida aperçut quelques yeux brillants à la lumière des phares. Loups ou chiens revenus à la vie
sauvage. Par bonheur, la couche de neige s'amincissait. Couche de glace, devrait-on dire, car le
froid avait saisi la neige qui, de poudreuse au soleil du jour, devenait coupante la nuit. Postés tout
en haut des congères de deux ou trois mètres, les yeux luisants des bêtes sauvages l'observaient.
Mais la princesse n'avait pas peur.Elle allait rejoindre son amour perdu, là-bas aux confins de l'Afghanistan. Elle avait enfin eu
de ses nouvelles : il travaillait sur le chantier du site archéologique d' Aï Khanoum - Dame Lune -,