Il roulait tranquille vers son faré du pk7*, au bord du lagon, dans la baie de Tenape,

sur son vélo bleu cassé (le bleu, pas le vélo), absorbé par une énigme de mathématique

qu'il lui fallait résoudre pour la classe du lendemain, les cheveux encore humides de l'eau

du port, un tee-shirt fripé le protégeant du soleil déjà chaud ; et toujours ces notes pianistiques

qui le hantaient. Soudain, devant lui au travers de la route, il vit un tronc de cocotier qui lui barrait

le passage. " Tiens, se dit-il, un coup de vent l'a abattu sans doute. " Il fit un crochet sur la droite

pour l'éviter, se détournant de sa route pour entrer dans la cocoteraie qui la longeait.

 

C'est là qu'il fut assailli par une bande d'énergumènes hurleurs et gesticulateurs : coups de bâtons,

de poings et de pieds ; une noix de coco lancée avec adresse et avec la rage de la jalousie lui frappa

la nuque et il tomba comme mort au pied des cocotiers. " Tiens, Léo de l'Eau, ça t'apprendra à faire

le beau de l'eau, le beau du quai ! " Un des agresseurs, le plus laid sans doute, le plus bête assurément,

à bout et à court d'insultes, alla même jusqu'à lui jeter " A l'eau, Léo pas beau ! ". Léo gisait sans

connaissance sur le sol de sable de corail, couvert de bleus auprès de son vélo bleu cassé

(le vélo, en plus du bleu). Mais il n'avait pas entendu cette parole ultime et humiliante.

 

Ce sont ses frères qui ne le voyant pas rentrer partirent à sa recherche en ce mercredi sans école.

Ils ne tardèrent pas à le retrouver étendu inanimé. C'est Antonin le premier, Roi de Miri-Miri bien connu,

qui le découvrit. Vite, Timothée le Jeune et Siméon le Capitaine le ramenèrent à la vie : ils avaient emporté

dans leur sac le pain coco du Chinois, du jus de papaye et une belle mangue bien juteuse et orangée.

Léo ouvrit grand les yeux tout en mangeant la mangue à pleine bouche. " Où suis-je ? Où chus-je ?

* maison traditionnelle du point kilométrique 7