Léo, Prince de l'Eau, disparut le soir même. Sous les yeux de ses frères, il plongea du pontonle sabre à la main, le tiki et la lampe dans un sac solidement fixé à son dos. Les trois frères
frappèrent trois fois du pied droit le ponton de bois en poussant trois fois leur cri " Vivat ! Vivat ! Vivat ! ".
Mystérieusement une blanche fleur de tiaré flotta sur l'eau à l'endroit précis où Léo, Prince de l'Eau,
avait glissé dans les flots.
Cela faisait maintenant plus d'un an que Léo de l'Eau vivait au fond du lagon dans sa grotte marinecreusée dans le corail. Il l'avait aménagée en palais princier. Il était ami avec tous les poissons,
du lagon et de la haute mer : raies, dauphins, murènes, poissons-coffres, mérous, dorades coryphènes,
barracudas solitaires... ; les requins du large venaient le voir avec respect, requins-marteaux, requins-tigres,
et même le terrible requin à double aileron taché de blanc. Un jour, il eut même la visite d'un groupe de
poissons exotiques venus tout exprès de la Méditerranée : gallinettes de Sète, dorades de Marseille,
rascasses de Cassis, bavarelles, girelles, petit Pataclet, accompagnés d'un ancien bagnard récemment
libéré de la prison du Château d'If, à présent repenti, le Gros Gobi. Le Prince de l'Eau était célèbre et
admiré dans les mers du monde entier, certains l'appelaient Poséidon, d'autres Neptune. Mais pour ses frères,
il était resté Léo de l'Eau. Léo pensait quelquefois à sa vie passée, aux quais d'Uturoa, aux énigmes de
mathématiques, aux courses en mer sur le ketch Moeanu, aux matches de foot avec ses frères. Il n'avait pas
de regrets, la vie ici était si belle et si douce et si tiède. Non, ce qui lui manquait, c'était autre chose d'autrement
plus important : lui seul savait ; ni Timothée le Jeune, ni le Capitaine, ni le Roi de Miri-Miri n'étaient au courant.
Le Prince Léo gardait sa souffrance pour lui. Mais mieux valait souffrir dans sa grotte de corail que sur les quais
d'Uturoa. Pour lui, la fleur tiaré apétahi serait toujours incomplète, il lui manquerait toujours un pétale, le pétale de
l'absence. Ces jours-là, lorsqu'il y pensait, le son du piano allait crescendo ; il étouffait un sanglot et il s'empressait
de partir retrouver les requins et les dauphins.