Mais ce matin du 24 janvier, sortant de sa grotte, muscles forts et pieds agiles, son regard fut attirépar une étrange brillance dans l'eau sombre du corail. Une lumière virevoltait. Il s'approcha et distingua :
une fleur de tiaré descendait lentement vers lui. D'une brasse légère, il fut tout près ; la fleur remontait :
c'était une fleur de tiare apetahi ; il continua à nager à sa poursuite ; la fleur blanche poursuivait son retour
vers la surface des flots. Mû par un instinct incontrôlé et inexpliqué à ses yeux, le Prince Léo retournait
insensiblement vers la surface. Il n'avait pas vu que son terrible ami le requin à double pointe lui ouvrait
la route ; une troupe de dauphins dansaient la gigue autour de lui. D'un seul coup, il fut au soleil ! Les dauphins
riaient à gorge déployée, le requin à double aileron, sa mission de pilote terminée, s'éloignait vers le large.
La fleur de tiaré flottait doucement, entraînée vers la terre par un faible courant venu de la passe. Léo reconnut
les lieux car il les avait beaucoup fréquentés : c'était le marae de Taputapuatea. Ses yeux s'habituèrent à la
lumière et il put distinguer des centaines de pirogues qui se dirigeaient comme lui vers le marae, l'entourant
telle une escorte royale. A leur tour, ses oreilles se réadaptèrent aux sons de la terre et des airs ; cette fois,
c'était sûr, c'était bien un piano qu'il entendait et qu'il reconnaissait bien : ces notes, ce doigté ! Son crawl se
fit encore plus efficace ; ses jambes et ses bras en parfaite harmonie le propulsaient à une vitesse que seul
le Prince de l'Eau pouvait atteindre. Les pirogues le suivaient au rythme des pagaies et du chant. Il reconnut
quelques-uns de ses anciens jaloux, qui maintenant le saluaient avec respect et amitié tels de gros gobis repentis.
Le bruit long des tambours et le chant lamento des piroguiers l'accompagnaient vers ce piano magique qui jouaient
sous les arbres du marae, aïtos, pandanus, tamanou, mapé et manguiers. Il aborda enfin près d'un petit marae qui
surplombe le lagon. Les trois frères étaient là qui l'accueillirent, vêtus de leur paréos de fête. Léo prit à la main la fleur
de tiaré apétahi qui l'avait guidé jusqu'ici. Il se dressa sur un grand bloc de corail, tel Poséidon maître des Eaux. Le
piano lançait toujours ces notes tendres et furtives qu'il connaissait si bien. Le Roi de Miri Miri lui montra le chemin,
suivi de Timothée le Jeune et du Capitaine Siméon. Ils passèrent sous les puissants arbres de fer. Une foule immense